Scénographe vidéo : interview Marie Jeanne GAUTHE
Publié le 12 juillet 2021, modifié le 12 juillet 2021

 Interview Marie Jeanne GAUTHE, Scénographe vidéo

 

 

Bonjour Marie Jeanne, est-ce que tu peux te présenter ?

 

Bien sûr, je m’appelle Marie Jeanne GAUTHE, et je suis scénographe vidéo depuis plus de 35 ans maintenant.

 

 

Qu’est-ce que le métier de scénographe vidéo ?

 

La scénographie vidéo veut dire que l’on met en scène l’image au sens large. En fait, j’ai inventé ce mot parce que je ne pouvais pas dire que j’étais uniquement réalisatrice, ou uniquement mappeuse. Il n’y a pas vraiment d’appellation pour ce métier, c’est un mélange.

 

En fait, j’ai commencé par l’image diapo. Petit à petit les techniques ont évolué et j’ai évolué en même temps qu’elles. Aujourd’hui je maitrise la vidéo, mais aussi toutes les techniques de lumières, de laser, d’effets spéciaux… Tout ce qui est visuel en fait. C’est pour ça que j’appelle ça de la scénographie. Je mets en scène des lieux à partir d’images, et de sons aussi, même si je gère moins cette partie-là.

 

 

 

Comment est né cette passion pour la création ?

 

J’aimais bien dessiner quand j’étais jeune, mais sans penser un jour que j’en ferai un métier. J’avais plutôt envie d’être scientifique à la base. Je m’intéressais aux astres, j’ai passé un BAC S, c’est-à-dire C à l’époque. Et je voulais rentrer en faculté de science pour faire de la recherche. Et puis au dernier moment je me suis orientée sur ça parce que ça m’intéressait aussi, puis j’ai été reçu dans les écoles que je voulais. Et finalement je me suis orientée comme ça, petit à petit, ça m’a plus.

 

 

Quelles études as-tu suivies ?

 

Mon parcours scolaire était classique jusqu’au BAC scientifique. Après ça j’ai fait une année de prépa dans le lycée de Sèvres, pour entrer dans des écoles d’arts. Après j’ai fait les concours arts déco aux Oliviers de Serres (Ensaama) et j’ai été reçue au 2, mais j’ai choisi d’intégrer l’école des Arts appliqués de Paris en tant que plasticienne surface. C’est-à-dire mosaïque, vitrail, tapisserie, peinture murale, tout ce qui était à grande échelle. Et en dernière année j’ai passé ce qu’on appelle le DSAA, le diplôme d’enseignement supérieur d’art appliqué, en me spécialisant dans l’audio-visuel.

 

 

Comment a commencé ta carrière professionnelle ?

 

En sortant de l’école, j’ai cherché du travail dans les pages jaunes, et j’ai eu la chance de tomber dans la société ETC, où il y avait le directeur artistique qui travaillait avec Jean Michel JARRE. Cette personne est entrée en conflit avec Jean Michel JARRE 2 ans après mon intégration dans l’entreprise, et il a demandé à la jeune graphiste derrière (moi) de devenir sa directrice artistique. On a donc monté une structure qui s’appelait « Lightmotif » avec lui et une autre personne en technique. Et en 2012 j’ai lâché la structure parce qu’il y avait trop de charges, je suis donc passée à la maison des artistes.

 

On faisait en moyenne 2 à 3 concerts par an dans le monde entier. Jean Michel JARRE est une personne qui s’intéresse beaucoup au contenu de l’image et qui est très cultivé. Il était très proche de moi et de l’équipe de création.

 

J’ai pu rencontrer plein de gens parce que ma notoriété était faite. Et après, j’ai pu travailler dans le monde entier. Voilà !

 

 

Quels ont été les grandes étapes de ton parcours professionnel ?

 

En 1990, j’ai travaillé en exclusivité avec Jean Michel JARRE pendant 7 – 8 ans. J’ai rencontré de grands artistes avec lui, que ce soit en lumière, et dans toutes les techniques du spectacle, ce qui m’a ouvert des portes d’autres grands spectacles.

 

Ensuite j’ai fait le Grand Puits du Fou pendant 5 ans, le Crazy Horse aussi pendant 5 ans, les fêtes de la lumière de Lyon à partir de 2009… Après j’ai beaucoup travaillé à l’étranger sur des créations mapping dont une grande partie à l’international. Au début je faisais des conventions pour des lancements de produits mais je n’ai pas fait ça longtemps (4 – 5 ans).

 

Ensuite je me suis vraiment orientée dans le spectacle et le grand évènement, comme par exemple le Cirque du Soleil, Disney avec la tour de la terreur et un spectacle sur la maison hantée, l’inauguration de l’hôtel Atlantis à Dubaï…, qui a d’ailleurs été une grande expérience pour moi. On a fait un record : c’était la plus grande image HD au monde à l’époque.

 

J’ai fait 3 expositions internationales : à Séville, en Allemagne, et j’ai oublié le dernier (rire).

 

Regarder les réalisations de Marie-Jeanne

 

 

Quels sont les grandes étapes dans la réalisation d’un projet ?

 

La première étape c’est de rencontrer le client quand il y en a un, ou le metteur en scène pour l’écouter. Si j’ai carte blanche, ce qui arrive de plus en plus souvent maintenant, je vais m’inspirer du lieu où je vais travailler. C’est-à-dire que je vais sur place et j’imagine. Par exemple récemment je suis allé faire un repérage à Paris, pour quelque chose qui est encore confidentiel, et rien qu’en me promenant une heure ou deux j’avais des idées qui me venaient en tête. Après il faut les mettre en papier, puis les réaliser.

 

Donc l’idée c’est : je m’inspire, après souvent je dessine, parce que je n’aime pas trop l’ordinateur même si je suis obligé d’en utiliser. Après je crée des story-boards. J’essaie de m’imaginer comment ça va se passer avec le temps, comment la dramaturgie évolue, que ce soit au niveau lumière, image, vidéo, et autres techniques. Et après je passe en réalisation une fois que la phase de conception est finie. Je réfléchi à la bande son, je prends en général un partenaire qui est compositeur pour ça quand c’est possible financièrement, sinon on se débrouille. Et après je rajoute quelques graphistes compétents pour les diverses techniques que je souhaite utiliser, qui ne sont pas toujours les mêmes en fonction des projets. Après je vais sur place et je programme, j’adapte sur le terrain, pour que le projet soit clés en main pour le client.

 

 

Avec quel corps de métier tu travailles le plus ?

 

Avec des personnes assez techniques, surtout en laser et en vidéo. Et je m’entoure de spécialistes du son pour la partie création. Quelques fois des metteurs en scènes forcément. Par exemple quand j’ai travaillé avec le Cirque du Soleil pour un spectacle en Chine, je devais vraiment me plier à un scénario existant et à entrer dans l’esprit et l’humeur du metteur en scène.

 

 

Peux-tu nous parler du côté « humain » dans ton métier ?

 

L’humain est très important, mais peut être de moins en moins maintenant. Aujourd’hui on a beaucoup plus de problème de fric : il faut faire le travail en peu de temps, que ça coûte le moins cher possible. Donc ça a perdu un peu de sa valeur aujourd’hui. Mais en 2000, l’équipe c’était super important. Les choses étaient moins automatisés, donc quand on partait en spectacle on était une équipe de 20 / 30 personnes. Les techniciens, y’en avait beaucoup à l’époque, un par appareil, et j’avais une équipe de 10 filles qui bossaient avec moi pour réaliser les images. Aujourd’hui on est plus que 3 – 4 pour tout ça.

 

 

Quelles sont les grandes évolutions du métier depuis que tu as commencé ?

 

J’ai commencé avec des images qui étaient sérigraphiées avec une peinture argentée sur du verre (du pyrex). Et puis petit à petit on a évolué vers des appareils qu’on appelait « Pigi » ou Hardware, qui utilisaient une lumière plus froide (du xénon). On a ensuite évolué sur des images qui défilaient en horizontal ou vertical, et qui pouvaient même tourner, c’étaient des évolutions progressives.

 

Il y eu la sortie de la vidéo, mais la vidéo en tout petit format, qu’il fallait compléter avec de l’image fixe. Quand on voulait faire des grandes surfaces, on ne pouvait animer qu’une petite partie de l’image. C’était une des parties les plus complexes, puisqu’il fallait que l’image animée raccorde avec l’image fixe. A l’époque c’était beaucoup plus compliqué, on calculait tout avec des règles et des compas. Aujourd’hui tout est calculé automatiquement avec des logiciels 3D, ce qui est bien plus simple et beaucoup plus abordable.

 

Et vers la fin, la vidéo est arrivée. Et là on a eu des images qui faisaient 30m de base en vidéo. C’était la première fois en HD. Maintenant on peut travailler en 4K, en interactivité, en streaming… Enfin voilà, il y a eu beaucoup d’évolutions techniques, qui ne m’intéressent d’ailleurs que moyennement, parce que j’estime qu’il faut laisser la place aux jeunes. Il y en a qui sont très talentueux, notamment ceux que j’ai aux Gobelins, qui travaillent et qui connaissent mieux ces techniques que moi. Personnellement je n’ai plus envie de ça, je préfère travailler sur du concept général, et je m’éloigne un peu des évolutions technologiques.

 

 

Quelle évolution t’a le plus marquée ?

 

Clairement la vidéo / l’image animée. Et j’ai mis du temps à m’adapter parce que je dessinais et peignais beaucoup, et quand il a fallu passer sur ordinateur (parce que la vidéo c’était sur ordinateur), j’ai mis 3 – 4 ans à m’y mettre. Après j’ai pris des graphistes. Maintenant je suis encore en train d’apprendre After Effect et Première. Je m’y mets parce que ça m’intéresse.

 

 

Est-ce que tu as eu besoin de te former face à toutes ces avancées technologiques ?

 

En fait, je ne me forme pas. Enfin, je suis ce qu’il se passe évidement, mais je ne peux pas me former parce que je n’ai pas les compétences techniques pour suivre ce qu’il se passe aujourd’hui, tout évolue trop vite. Par contre, je m’approche de partenaires techniques qui me disent « avec tel outil on peut faire ça ». Donc moi ça me permet d’alimenter ma création dans tous les domaines. Je suis un peu à la recherche de ce qu’il se passe par exemple dans les lasers, les nouvelles technologies. Et tout ça je l’inclue dans mes créations.

 

Je m’entoure de spécialistes au coup par coup en fonction des projets et des besoins, surtout depuis 2012, où je suis plus dans les projets visuels dans l’aspect général et moins dans le mapping.

 

 

Est-ce que tu as déjà rencontré des difficultés ?

 

Oui, Il y en a presque dans tous les projets. Il y a toujours beaucoup d’imprévus. On arrive sur le terrain, ce n’est pas bien callé, ou les couleurs ne sont pas bonnes, ou il n’y a pas d’arrivée électrique… Les problèmes sont différents à chaque fois mais on arrive toujours plus ou moins à les résoudre.

 

Heureusement je n’en ai jamais eu de très gros.

 

Il y a eu une seule fois où tout s’est passé sans accrocs, c’était avec Yannick NOAH au stade de France. Celui-ci a glissé tout seul ! J’ai dû le voir une fois au début où il m’a dit « ouais ouais très cool » mais ça ne l’intéressait pas vraiment, il pensait à sa musique, et surtout il me faisait confiance. C’était très agréable, et c’est rare.

 

 

Qu’est-ce que tu préfères dans ton métier ?

 

La partie la plus intéressante pour moi c’est la conception, le moment où je suis avec mon carnet et que je dessine. C’est là qu’on trouve les choses les plus excitantes. Après il y a un côté un peu lourd, quand il faut tout mettre en place et qu’on rencontre des problèmes techniques ou des problèmes liés au client… Mais bon en général ça se passe bien !

 

 

Quels sont les « mauvais aspects » du métier ?

 

Mon métier prend énormément de temps parce qu’on n’a pas le même rythme que les autres. En principe, on peut prendre des vacances quand on veut mais en fait, on a rarement le temps d’en prendre. J’ai eu très peu de vacances tout au long de ma carrière, je commence à en prendre depuis 5 ans. Mais avant pratiquement pas, ou quand j’en prenais je partais avec mon ordi. Donc je dirais que c’est hyper chronophage comme métier. D’ailleurs mes enfants ne veulent pas le faire à cause de ça.

Après c’est un métier passionnant et qui permet de bien gagner sa vie une fois qu’on a réussi à faire son petit trou. Mais le plus gros problème serait que ça te bouffe la vie, surtout la partie évènementielle.

 

 

Quelle a été ta meilleure expérience ?

 

Les meilleurs moments, c’est sans doute avec Jean Michel JARRE, parce que c’était justement une expérience humaine en plus d’une expérience professionnelle. On a fait de très beaux voyages, avec des découvertes de cultures différentes, et de très belles rencontres aussi. Parce qu’à chaque fois qu’on faisait un concert dans un pays, comme par exemple à Pékin dans la cité interdite, on rencontrait des gens absolument fabuleux.

Et puis aussi les expériences avec Mylène Farmer, même si c’était il y’a longtemps. Et dans les plus récentes, je dirai le projet au parc de la tête d’or il y a deux ans, parce que je suis assez contente de ce que j’ai fait.

 

 

A l’époque, ce secteur était encore très masculin, quelle a été ton expérience quand tu as commencé ?

 

Ça s’est bien passé un peu grâce à Jean Michel JARRE. Parce que déjà j’avais cette étiquette, et il n’y avait pratiquement que des mecs dans ce métier. Donc j’ai monté une société de filles, pas parce que je suis féministe mais parce que je m’entendais bien avec les nanas, on était une bonne bande et on s’est fait une réputation comme ça. Et j’ai aussi pu m’imposer à l’époque grâce à mon style un peu « punk » : j’avais des cheveux bleus donc les gens me repéraient, je faisais un peu baroudeuse quoi. Tout ça a fait que je me suis fait connaitre et que les gens ont commencé à savoir que j’existais.

 

 

Quels outils utilises-tu en tant que scénographe vidéo ?

 

Essentiellement Photoshop et mon petit carnet de dessin. Photoshop me permet par exemple de faire tous mes dossiers de présentations pour vendre mes projets. Et ensuite After Effect pour le mapping vidéo, C4D, Blender, ou 3ds Max, même si celui-ci est moins utilisé pour le mapping. En fait il y a de plus en plus d’outils, parce qu’il y a non seulement des plugins mais aussi des outils d’animations spécifiques pour faire avancer un personnage par exemple. Il y a des logiciels comme Blender qui font plus facilement tout ce qui est fluide ou tissu, C4D plus pour des effets de volumes qui changent ou qui s’interpénètrent, tandis que 3ds Max est plus utilisé par des architectes.

 

 

Qu’est-ce qui t’intéresse maintenant ?

 

La conception générale et la projection sur des écrans d’eau.

 

On projette sur de l’eau qui gicle vers le haut ou qui gicle depuis un pont métallique, et ça permet de faire des images qui sont proches d’une vision d’hologramme, parce qu’on peut voir en transparence ce qu’il se passe derrière. Ce n’est pas une image nette, ça fait un peu comme une image flottante et j’adore travailler là-dessus. J’en ai eu sur mes 3 derniers spectacles et j’en aurai sur les prochains !

 

 

Quel est ton retour d’expérience en tant que formatrice au GRIM ?

 

J’aime bien parce que ce sont des jeunes qui sont d’un univers très différent de ceux que je côtoie. Je les trouve très ouvert d’esprit et unis. C’est plutôt pour moi un apport humain intéressant. Etant donné que ce sont de très bons techniciens, j’essaie d’apporter un peu de créativité.


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