Régisseur lumière : Interview de Jean-Charles ZURUN
Publié le 22 février 2022, modifié le 27 février 2024

Les anciens du GRIM :

Interview de Jean-Charles ZURUN, régisseur lumière

 

Temps de lecture : ~ 10 minutes

 

 

 

Le métier de régisseur lumière…

 

 

Bonjour JC, est-ce que tu peux te présenter ?

 

Alors je m’appelle JC (Jean Charles) ZURUN, je suis né à Lyon, un vrai lyonnais pur et dur. Parti et revenu plein de fois pour finir dans la campagne. Comme je faisais que de la tournée, je me suis dit « autant de me mettre dans un coin où je peux vraiment débrancher ».

 

 

Quelles sont les activités du régisseur lumière ?

 

Alors mon métier est très large. J’ai toujours considéré que la lumière englobait le fait de tirer ton câble pour brancher ton projo, comme pouvoir réparer ton projecteur, l’alimenter, concevoir un plan de feu, et se servir d’une console. Personnellement j’ai toujours essayé de tout faire. Je ne dis pas que je suis super bon dans tout, loin de là, mais je connais mon boulot de A à Z. Pour moi, la lumière ce n’est pas juste arriver derrière une console et pousser des boutons en te disant « wow c’est beau ce que j’ai fait ! ». En clair mon métier consiste à tout faire pour qu’il y ait de la lumière sur une scène.

 

 

La polyvalence dans le métier de régisseur :

 

Je pars du principe que je préfère savoir-faire 75% de tout que 100% d’une seule chose. Donc je me débrouille en électricité, en informatique, au pupitre, en ayant appris sur le tas pour la plupart des domaines. Pour être un lighteux complet selon moi il faut avoir de bonnes connaissances en électricité, en électro-technique, en technique lumière, quelques notions de musique avec un minimum de sens artistique. Après je dirai essayer d’être humble. Parce que tu n’es pas là pour briller mais t’es là pour que l’ensemble marche. Donc si ton copain en vidéo est en galère, tu peux rigoler 5 minutes, mais il faut l’aider si ça ne s’arrange pas après. Le mieux c’est de toucher à tout.

 

 

Comment est-ce que tu appellerais ce métier-là ? Régisseur, technicien, éclairagiste… ?

 

Alors là tu me poses une colle. Sur le papier dans certaines boites, je suis technicien lumière. Que je fasse de l’accueil console, de la régie technique, du bloc, de la distribution ou juste du plateau, mon libellé sera toujours « technicien lumière ». Quand je travaille en régie je suis « régisseur lumière ». Je n’ai jamais mis « éclairagiste », je trouve que c’est un peu pompeux à mon niveau.  Je préfère la dérision et dire que je suis un ampouliste en fait.

 

 

Y a-t-il une part de création dans le métier de lighteux ?

 

Alors cela dépend à quelle place tu es. Si tu travailles avec un artiste ou pour une prod, on va te demander de faire un plan de lumière pour éclairer d’une façon ou d’une autre. Soit en discussion avec l’artiste s’il a quelque chose à dire, soit avec la production. Ça c’est le job des éclairagistes. Après tu as tous les autres, les techniciens, qui font en sorte que ce plan de feu puisse fonctionner.

 

 

Est-ce que c’est toi qui créer ton show lumière ou est-ce que tu réponds uniquement aux directives de l’artiste et de la prod ?

 

C’est les deux. En général j’ai déjà tous les sons en avance, donc je sais déjà sur quoi je vais partir en me préparant à la maison. Je décide de mettre certains mouvements en lumières, des projections fixes, des teintes, en fonction de la structure des morceaux (s’il y a une guitare à tel moment par exemple etc…).

Une grande partie de la création vient de toi en fait : du gars derrière les boutons. Après je propose mes idées et l’artiste peut dire « ah ça je kiff » ou « ça c’est nul ». La prod aussi a son mot à dire puisque c’est lui qui te donne ton chèque à la fin. Finalement c’est un travail de groupe entre la prod, l’artiste, l’éclairagiste et parfois le scénographe quand il y en a un.

 

 

Que fais-tu le jour du show ?

 

Alors ma journée commence en sortant du tour bus, en allant me mettre la tête sous l’eau, en prenant un café et en filant directement voir les gars de la boite qui m’accueille. Je vais me présenter, je leur demande ce qui est fait, pas fait, ce qui reste à faire, pour combien de temps ils en ont et si je peux directement me mettre derrière la console. Evidemment, je propose mon aide si jamais ils ont besoin, bien que je sois de la prod. Le but c’est qu’on installe tout rapidement et que je puisse aller derrière ma console. Le ¾ du temps je ne mange pas à midi, je prends ce temps là où il n’y a personne pour être tranquille et charger mon show pour retoucher deux trois trucs si besoin. Là je vérifie soit que tout fonctionne bien par rapport à ce que j’avais préparé chez moi (dans le cas où c’est mon plan de feux), soit créer le show et les effets en fonction du plan de feux qu’ils me proposent.

 

Et après, objectivement, tu laisses ta place aux autres et tu traines. Souvent tu prépares la date du lendemain. Quand tu arrives en tant que régisseur la vie est beaucoup plus cool, surtout dans les festivals.

 

 

Que préfères-tu utiliser comme console lumière ?

 

Quand j’ai le choix je prends toujours la MA Lighting, parce que j’ai appris à bosser dessus. Il y en a d’autres qui m’intéressent, mais faudrait que j’aie le temps de me former dessus. Il y a de nouvelles consoles intéressantes, la CHAMSYS par exemple qui marche de mieux en mieux.

 

La Grand MA reste la console de référence pour les salles de spectacles. C’est la console que tout le monde connait, tu peux en faire ce que tu veux, pour le live c’est fantastique. Après la Chamsys, la Roadhog, ce sont des superbes consoles que si tu as des répèt’ avant. Si tu as déjà tes kits et ton show de préparer, là ça vaut le coup.

 

 

Quelles sont les évolutions du métier en ce moment ?

 

Déjà les LED qui nous permettent de consommer beaucoup moins, de faire des kits électriques qui prennent beaucoup moins de place. Il y a régulièrement de nouveaux projecteurs mais personnellement ça ne m’intéresse pas. C’est comme les téléphones, on va-t’en ressortir des nouveaux tous les ans mais rien d’exceptionnel. J’aimerai bien qu’il y en ait moins, mais que ce soit plus qualitatif.

 

 

 

Le parcours d’un lighteux : du Grim à la régie…

 

 

Comment t’es tu intéressé à la lumière ?

 

Après mon BAC littéraire je ne savais pas trop quoi faire, je n’étais pas trop dans le moule. Je suis allé à la fac littéraire mais ça ne m’a pas plus, je n’étais pas très motivé. A côté de ça je faisais de la musique, j’étais bassiste dans un groupe de Hard rock qui a fait quelques albums et quelques tournées. A ce moment-là j’étais perdu, j’ai passé une année entière à faire de l’intérim en me demandant ce que j’allais faire. Les BTS ne me motivaient pas, je ne me sentais pas non plus d’aller 5 ans à la fac… Musicien : non, parce que je n’avais pas envie à l’époque de me retrouver dix ans sans bosser à vivre au crochet de papa maman…

 

Donc je me suis dit pourquoi pas le son en fait ? Parce que j’allais souvent voir l’ingé son de nos concerts, le mec des retours, savoir ce qu’ils faisaient, on discutait et je commençais vraiment à m’intéresser. J’ai commencé à regarder ce qu’il y avait à droite et à gauche et je suis tombé sur le GRIM dans mes recherches.

 

En commençant ma formation, je voulais absolument faire du son, sans penser une seule seconde à la lumière. Il n’y avait pas de vidéo à l’époque donc on faisait une première année de son et de lumière. En arrivant là on a commencé à entrer dans le son, et pour parler crument ça m’a fait chier. Parce que j’étais avec beaucoup d’élèves très techniques qui connaissaient déjà ce monde-là, alors que moi je savais juste régler un gain. J’avais un gros problème d’audition aussi, il y avait certaines fréquences que je n’entendais pas. Donc au bout d’un moment je me suis dit « ça ne sert à rien que tu fasses du son puisque tu n’entends pas la même chose que les autres ». J’ai donc pris spécialisation lumière en deuxième année, avec Didier Courant qui était vraiment un super formateur. Alors oui c’était plus salissant, plus fatiguant, mais ça me rappelait l’art plastique donc c’était beaucoup plus intéressant pour moi.

 

 

Que s’est-il passé après le GRIM ?

 

Alors tout c’est passé très vite. Quand on était au GRIM il fallait qu’on fasse des stages. En deuxième année j’ai fait tous mes stages à La Marquise, sur la péniche. J’y étais avec un autre gars du GRIM pour faire de l’entretien et un peu de régie. Un jour le patron vient me voir et me dit « on va avoir un concert de Marc Lavoine, faudra l’accueillir et aider l’éclairagiste ». Et ce jour-là, on me dit que l’éclairagiste du groupe n’est pas venu, et qu’il va falloir que je fasse la lumière du show. Du haut de mes 20 ans je commençais à transpirer, mais le sonorisateur m’a bien rassuré en me disant « t’inquiète pas c’est un petit truc en plus Marc il est hyper cool ».

Sur ces présentations Marc arrive, se présente à moi, et puis on a tout fait avec le sonorisateur qui m’a beaucoup aidé. Tout s’est super bien passé et le mec d’Eldorado Prod vient me voir en me disant qu’il cherchait des roads. Moi je commençais à bosser, ce n’était pas le rêve comme proposition mais il fallait que je mette un pied dans le milieu donc j’étais partant. Il m’a rappelé pas longtemps après et j’ai commencé par là.

 

Après le GRIM j’ai passé un mois dans un gros atelier à voir passer des caisses et des caisses de matériels, à nettoyer des câbles, à nettoyer des projecteurs que j’aimerai bien pouvoir allumer… A beaucoup transpirer mais en étant dans la plus grosse boite du coin. Donc j’avais à la fois ce travail en atelier et Eldorado qui m’avait rappelé pour quelques missions de road. A la fin de ce mois d’aout on me propose enfin de l’intermittence. Là j’ai commencé à faire de l’installation, montage démontage, distribution électrique…

 

 

Quel a été ta première grosse expérience derrière le pupitre ?

 

C’était pour la tournée « Tout le bonheur du monde » de Sinsemilia en 2005. On avait plein de petits plateaux destinés soit à des premières parties, soit à des festivals. L’éclairagiste de Sinse’ n’était plus là après ses 2h30 de show dans les pattes, ce qui est normal. Donc celui qui devait s’occuper de la suite c’était soit mon collègue soit moi. Avant de partir, Fred (éclairagiste de Sinse) se frotte les mains et nous dit « Bon, j’explique à qui comment ça marche ? » (il s’agissait de la console Grand MA 1, toute nouvelle à l’époque). Mon collègue n’avait jamais touché une console, donc il m’a laissé et s’est barré au bloc. Moi je ne te cache pas que j’en crevais d’envie. Je voulais vraiment savoir comment ça marchait. Le premier soir, il m’a mis deux trois trucs sur les boutons pour que je m’en sorte, le deuxième soir c’est moi qui ai installé des trucs sur les boutons, et le troisième soir j’ai commencé à bidouiller. Je faisais planter la console à force de configurer des choses qui n’existaient pas, mais finalement j’ai réussi à sortir quelque chose et ça m’a beaucoup plu.

 

Comme j’avais souvent la tête dans la console, les gars d’MPM m’ont dit « tu ne voudrais pas venir de temps en temps pour te former sur la console ? A la limite tu viens au dépôt si tu as une préparation pour telle date, tu viens deux trois jours avant et tu bosses dessus… ». C’est ce que j’ai fait, jusqu’au jour où on m’a dit « prends la Grand MA on va accueillir les gars ». Sauf que personne ne connaissait la console à l’époque, donc l’éclairagiste est arrivé, s’est assits à coté de moi, et m’a dit « C’est toi qui programme ? Bon bah j’aimerai ça là, ça là… ».

 

Donc je me suis formé comme ça, aussi en faisant des choses pour les autres. Un an après le téléphone a sonné, et Fred m’a proposé de le remplacer pour la tournée de Sinsemilia.

 

T’y vas et c’est parti.

 

 

Est-ce que tu as déjà eu des coquilles ?

 

Alors oui y’a les éternelles pannes par exemple où tout le jus saute. Tu commences ton show, t’envoies un de tes effets avec tous tes Blinders derrière et là POOOOW. Tu vois que ce n’est pas que la lumière qui a pété, c’est la générale qui distribue le son, la vidéo etc… Donc tu remets, t’enlèves la moitié, tu renvoies et là… ça pète. Une fois, deux fois, trois fois, et après tu ne peux plus rien démarrer. Ça m’est déjà arrivé, et le groupe de musique a dû finir le concert à la guitare acoustique… devant les portes d’un théâtre à s’éclairer à la lampe torche et au téléphone…

 

Un autre jour où j’ai eu peur, c’était quand je devais faire l’accueil et le plan de feux de Snoop Dogg à Paris. Je discutais un peu avec la prod américaine qui venait d’arriver et mon producteur français. Puis le mec me regarde et me dit en anglais : « Il y a un seul impératif : pas de rouge ». Donc je vais voir la prod française et je demande « mais pourquoi pas de rouge ? ». On me répond : « bah logique, il est habillé en bleu tout le temps parce que c’est la couleur de son gang. Le rouge c’est la couleur d’un autre gang ».

 

Je fais mon show, la première partie se passe bien puis Snoop Dogg entre en scène. On me rappelle « No red, only blue ! ». Au bout de 55 minutes de concert on me crie « House light ! ». Pas de soucis, j’éclaire tout le Zénith. J’entends « Ok thanks guys, bye ! », il se lève et il part. Et là, toutes les personnes en régie se lèvent et me regardent… « C’est fini ? ». Personne n’avait la réponse, mais à première vue Snoop Dogg avait quitté le Zénith. J’entendais le public gueuler et personne ne répondait au téléphone.

 

Donc là pour le coup ce n’était pas une coquille, mais un évènement où j’ai vraiment eu la frousse. Parce que t’as toute une foule énervée avec un artiste qui vient pour 55 minutes de concert dont 20 minutes de blabla. Heureusement j’ai réussi à foutre le camp.

Mais à part ça tu as rarement de problèmes, parce que les moyens mis en œuvre sont en adéquation avec la grandeur de l’artiste pour lequel tu travailles.

 

 

 

Régisseur lumière : un métier passion

 

 

Qu’est-ce que tu préfères dans ton métier ?

 

En fait je fais un métier de rêve : tu n’as pas de routine, tu rencontres beaucoup de personnes, tu peux discuter avec ton patron comme si c’était un ami… On s’est retrouvé dans des galères tous ensemble en étant soudé, que ce soit le plus grand lighteux, le scénographe, ou le stagiaire. Tout le monde fonctionne ensemble et s’entraide quitte à ne pas dormir, à ne pas manger… C’est cette cohésion que j’adore. C’est un boulot hallucinant. Tu vis en allumant des lanternes au-dessus de la tête des gens. Et en plus tu arrives à faire partir une foule en cacahuète. Je suis un gamin qui n’a pas réussi à grandir en fait. D’ailleurs mon surnom au boulot c’est « Oui-oui » : je suis un gosse qui est au milieu d’un énorme parc avec plein de jouets à monter.

 

 

« C’est un métier passionnant mais tu peux y laisser des plumes… » 

 

Tu as des mauvais côtés : tu vas te tuer le dos dans les tours bus, l’horloge biologique est complètement déréglée, tu ne manges jamais au même moment… Les premières années jusqu’à 30 ans tu ne sens rien passé mais après ça se dégrade. Un copain m’avait dit : « Tu verras à 40 ans tu passes un cap et tu commences à descendre l’échelle parisienne ». Et c’est vrai tu as quelques séquelles physiques sur le long terme. Le plus compliqué ça reste le sommeil pour moi. Tout ça influe sur tout : sur ton caractère, ta façon d’être, et dans ton boulot, et dans ta vie de famille… Donc il y a forcément un moment où ça pète. Quand ton cerveau ne dort pas tu deviens con.

 

 

Quelle a été ta meilleure expérience ?

 

J’ai aimé toutes mes expériences, que je sois derrière une console, derrière une armoire électrique, sur une scène à transpirer avec des roads à accrocher des gamelles ou tirer des câbles… à la fin le show marche et tu vois que le public est émerveillé. C’est ce qui compte.

 

Je fais partie des gars qui aiment vraiment leur boulot. Si tu me laisses dans une salle je ne voudrais pas en sortir. Je reste persuadé qu’on a tous notre place dans la vie. Et moi je suis sûr d’y être. J’aime bien ces petits endroits, ces petits clubs, j’aime bien ces gens-là. Parce qu’ils se bougent pour faire avancer un max la culture. Ce n’est pas souvent des gens qui ont des moyens, mais c’est des personnes qui ont la flamme, et qui ne serait pas loin de s’arracher un bras pour que tout se passe bien.


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